UNE SAISON À NEW YORK
Journal abrégé de Joris Lacoste, oct.-déc. 2002

 

 

7 oct. 2002
Plus de tourbillons, plus de problèmes, plus de pesanteur, plus de postures acrobatiques, plus de grands écarts entre zéro et un, plus de masques, plus de ready-made amoureux, plus de mensonges dans la douche, plus de mains qui s'agrippent aux ourlets, plus de menaces, plus de métaphysique des fluides, plus d’infini turbulent, plus de tumulte, plus de révolution intérieure, plus de voix de derrière qui disent vas-y, plus de visages dévorés par l'angoisse, plus de peur puérile d'être vu, plus de visions frelatées, plus de ressentiment masqué, plus de metteurs en scène marseillais, plus de musique virale, plus de vérité de la vie, plus d’amitié assurée contre le vol et le bris (avec ou sans franchise), plus de mais encore, plus de pas vraiment, plus de philosophes à la piscine, plus de militants de gauche à la cantine, plus de mauvais artistes au café, plus de conversations vacantes, plus de rendez-vous manqués, plus de combinaisons de plongée, plus de souterrain se remplissant lentement d'eau glacée, plus de goudron collé aux fesses, plus de pistes intéressantes, plus de places déjà prises, plus de poids lourds à toute vitesse dans le cerveau, plus de paris insensés, plus de confiance aveugle, plus de déglutition forcée, plus de pilule amère, plus de pure méchanceté, plus de nouveaux chapitres à l’histoire de la bêtise, plus de sauts d’eau froide à la face de la beauté, plus d'humanisme municipal, plus d'intelligence départementale, plus de générosité régionale, plus de magie nationale, plus de génie international, plus d'agitation générale, plus de gens, plus de théâtre contemporain, plus de poésie contemporaine, plus de danse contemporaine, plus de création contemporaine, plus de musique française, plus de littérature française, plus de villes françaises, plus de qualité française, plus de débat français, plus de soupirs français, plus de souvenirs bons ou mauvais, plus de maladies honteuses, plus de raisons de se cacher, je serai dans l'air.  

 

9 oct. 2002
Une dame à l’élégance parfaite, complet crème, escarpins turquoise, foulard de soie saumon autour du cou, tête de mort sertie de diamants agrafée sur le cœur, maquillage blanc pulvérulent sur des traits tellement tirés qu’ils lui font un genre de sourire momifié. Marche avec la classe d’un échassier à bout de course sous un parapluie complètement défoncé (il ne pleut pas le moins du monde), la main gauche repliée sur un minuscule carré de cuir noir pressé contre ses côtes.

Un type en jupe longue au bras de sa copine ; un petit groupe de post-punks conceptuels ; au moins deux cow-boys authentiques (chapeaux, bottes, lasso et tout) ; un géant obèse avec en laisse un tout petit chien ; un Noir en habit vert de Peter Pan qui danse et chante tout seul dans le métro avec un casque de chantier sur la tête ; une sorte de basset cul-de-jatte qui trottine sur ses deux pattes antérieures avec une attelle à roulettes sanglée à son arrière-train.

Des hommes en bras de chemise dans des vitrines, très distinctement debout derrière leurs bureaux de chêne lourd : tamponnent des documents décisifs ou passent une bague d’or au doigt de quelque femme monstrueuse.

Un groupe d’adolescents sur Canal Street. L’un est torse nu avec des cheveux crépus qui lui font derrière la tête comme une flamme, un chalumeau. Il se fraie un passage dans la foule, zigzague entre bouches d’incendie, tas d’ordures, échafaudages, diables et chariots poussés par d’autres plus lourds et moins lestes que lui : se hisse d’un coup de reins en haut d’une palissade recouverte d’affiches et de tags, une seconde assis sur le bord, jambes pendantes, regard calme posé sur la rue indifférente animée ; puis bascule en arrière à la manière des plongeurs sous-marins.

13 oct. 2002
Claire m'a trouvé une chambre à Williamsburg chez un certain Piotr. C’est un grand Polonais en forme d'épingle, avec un long corps effilé conclu par une tête exceptionnellement ronde et petite, souvent calottée d'un béret. Des sourcils en accent circonflexe, une bouche dépourvue de lèvres, des croûtes au coin des yeux. Il est toujours à tordre son corps dans tous les sens comme font les adolescents complexés. Très gentil avec ça, très accueillant, je crois qu’on va s’entendre. L’appartement n’est pas immense mais j’ai mon entrée privative et il m’a laissé l’usage de la cuisine (j’ai l’impression qu’il ne mange que des take-aways, porkchops à l’ananas, burritos au bœuf haché, pizzas aux champignons, hamburgers et aussi plein de machins polonais dont je ne connais pas les noms – sauf les « pierogis » qui sont des espèces de pilminis). J’explore le quartier : une ambiance générale de terrains vagues, usines abandonnées, châteaux d’eau, jardinets, berges non aménagées. Peuplements de Polonais, Portoricains, Mexicains, Juifs hassidiques, artistes branchés et écrivains à coiffure spéciale. Au moins deux bonnes librairies dans la rue principale, un disquaire, plusieurs galeries, plein d’agréables cafés, de la bonne musique partout, magasins de curiosités, babioles, soupes fraîches : nous allons nous reposer.

 

9 oct. 2002
Parking clôturé de grillages et de fils de fer barbelés. Sur le mur du fond, une fresque moche figurant le pont de Brooklyn illuminé. Deux hommes considèrent l’intérieur du capot d’une grosse voiture noire. Il pleut.

Dans le fond du bar un rythme bancal et répétitif de type ligneux (claquettes ? castagnettes ?) L’homme invisible au micro répète Alléluia Alléluia. Un autre à la voix plus haute et plus souple enchaîne synchroniquement : Je perds ma couleur, je perds ma couleur, ne vois-tu pas que je perds ma couleur. Je ne me battrai pas, je ne m’enfuirai pas, je ne tomberai pas. Non. Pas question de ça. Pas question de ça. 

Le garçon à genoux, torchon fiché dans la poche arrière du pantalon, replace une cale sous le pied de la table. Les vitres immenses donnent à l’endroit l’air idéal d’un aquarium de luxe avec rideaux de plantes vertes-brunes, oscillant mollement à hauteur de poitrine. Les chaises sont en plexiglas, les tables en plastique crème, trois cuisiniers au fond du restaurant prennent leur repas : frémissement lointain de la friture, couverts qui s’entrechoquent, conversations.

Dans l’ascenseur, une femme de ménage avec fort accent espagnol donne des conseils à une directrice commerciale aux cheveux gris : certaines choses ne doivent pas être dévoilées, il faut toujours garder un jardin secret, ne jamais tout lui dire.

Dans le métro un type à moustache blanche, casquette Fidel Castro, explique comment se servir du téléphone public en tapant dessus comme un sourd. Plus loin, trois mexicaines de même taille et même laideur : fille, mère, grand-mère. S’alignent sur le quai dans l’ordre des générations, sans expression comme posant pour un photographe conceptuel.

Vierge géante portant un enfant Jésus auquel manque une jambe, ampoule géante de l’autre côté de la vitrine, lustre géant au plafond, tête d’ours au mur, crocodile aplati.

Longues filles cornues.

Des mains nettoient un squelette avec du savon moussant, une femme est couchée au centre d’une étoile en flammes (elle y a jeté ses ongles et ses cheveux).

Des escadres de pigeons qui tournent en vol serré autour de longs bâtons ballottés par des silhouettes minuscules debout sur les toits : c’est un sport local, c'est divertissant.

 

14 oct. 2002
Piotr laisse tout le temps sa télé allumée, même quand il dort. Un sniper terrorise le pays : il a tué sa huitième victime aujourd’hui. Piotr ne quitte presque jamais son grand fauteuil de cuir noir qui fait face aux trois écrans alignés. Il a en guise de bureau une table à roulettes comme celles qu’on donne aux malades pour manger depuis leur lit. Il passe des heures au téléphone avec sa sœur. Tout à l’heure il m’a montré sur son Mac les photos qu’il a prises la nuit dernière à l’hôpital : sa soeur porte une chemise de nuit largement ouverte sur ses seins, sous lesquels on peut lire tatouée en caractères gothiques l’inscription « Quod me nutrit me destruit ». On la voit dans toutes les positions possibles, avec ou sans flash, debout sur des chaises ou de loin cachée sous des lits à roulettes, riant ou pleurant ou hurlant dans le couloir, semi-vivante ou laissée pour morte, à quatre pattes cherchant la sortie, coupée en deux, couverte de pansements, une perfusion dans le bras, l’ombre d’une cible sur les yeux, s’enfonçant lentement dans une baignoire pleine d’eau, couchée aux cotés d’un patient sans connaissance, traversant des cuisines désertes et des chambres froides, accroupie, suçant des légumes ou mordant dans de la viande crue. Sur d’autres photos de la même nuit on voit le visage de Piotr et d’autres parties de son corps, ses mains, ses cuisses, l’arrière de son crâne. Certaines semblent avoir été prises par sa sœur : il fait semblant de dormir la tête entre les mains, assis parmi des rangées de chaises vides ou debout le visage écrasé par les néons, des cernes tristes, un air idiot. D’autres de toute évidence sont des autoportraits à bout de bras, il cherche en vain à se surprendre lui-même, il regarde comme s’il n’y avait ni malades ni médecins ni chambres ni couloirs, ni cette porte ni ce chariot ni cette femme sa sœur, mais à la place quelque chose d’abstrait, de neutre et d’indifférent, monochrome partout. Il m’annonce maintenant que le sniper vient de faire une neuvième victime, une femme qui chargeait ses courses dans son véhicule. Ce qui me nourrit me détruit, dit-il en prenant un air docte. Un type à la télévision assure qu’il serait prêt à payer pour être celui qui achèvera la vie misérable de ce criminel.

 

17 oct. 2002
Un vendredi soir au Luxx, juste en bas de chez moi. À l’entrée une femme défoncée avec un regard noir. Elle me laisse entrer gratuitement, sans doute elle me prend pour quelqu’un d’autre. Au bar deux Japonaises en faux-cils, jupe et bottes de cuir : on dirait des jumelles. A leurs pieds s’impose une fille obèse et tatouée des bras, les cheveux retenus par un bandeau FAITES QUE QUELQUE CHOSE M’ARRIVE. Très étrange coiffure : crâne rasé sur une bande transversale d’oreille à oreille, il ne lui reste qu’une sorte de frange artificielle et des mèches raides noirâtres qui lui tombent disgracieusement dans le cou. Sa robe semble taillée dans un costume de forçat rayé noir et blanc ; elle enrobe un ventre énorme puis s’évase brièvement sur des hanches moins rondes que matelassées. Bottes assorties bicolores. Encadrée par deux filles extatiques, elle exécute à l’intention des Japonaises une danse très sexuelle avec beaucoup de grimaces mais peu de souplesse. Un abruti à barbiche essaie de s’interposer dans le trio et se voit vite ridiculisé : il persiste pourtant, soit qu’il veuille donner l’impression d’être grotesque à dessein, soit qu’il le soit tellement qu’il ne s’en rende pas compte. Sur la piste un jeune type blond à capuche tente des figures de break mais il ne maîtrise plus très bien son corps : il s’élance, dérape, tombe, s’étale à chaque fois sous nos regards navrés ; ne se décourage pas. Une jeune femme légèrement enceinte en robe archaïque style prêtresse de Delphes danse de dos très très lentement comme une algue sous-marine un goémon. Un barbu blond à cheveux longs lunettes en plastique torse nu veste de cuir sans manches cherche des ventres à caresser. Un grand Russe à grosses chaussettes de ski remontées au genou, casquette à l’envers, danse avec une dame ronde à cheveux blancs très souriante, très heureuse d’être là. Plus loin un groupe de trois Latinos en casquette et survêtements discute dans un coin avec un grand trav à perruque argentée. Un faux blond à boucles d’oreilles clignotantes, short noir et guêtres blanches, s’assoit sur mes genoux. Il veut connaître ma spécialité. Je n’ai pas de spécialité, je lui réponds, je suis généraliste : il est très déçu. Une fillette d’environ huit ans est assise sur le rebord de la scène, le menton posé sur des mains toutes fines, toutes blanches, presque transparentes. Elle regarde devant elle avec dans les yeux une lassitude et une pitié sans bornes. A ses cotés, un très jeune homme à la peau sombre, une large chaîne d’argent autour du cou, les yeux fort brillants, fume un joint énorme. Un long Mexicain au t-shirt trop court embrasse une sorte de scout avec un nez pointu. Passe une fille de grande beauté, polonaise peut-être, en jupe scintillante. Un(e) grand(e) Noir(e) dépité(e) en combinaison de cuir, cravache à la main, cherche un(e) partenaire enfui(e). Au bar s’installe un vieux couple d’hommes au ralenti, chapeau mou, bracelets de verre et bagues américaines énormes, un sens naturel des couleurs  : l’un commande un Bloody Mary, l’autre un Jack Rose. Entre deux clients la barmaid lit Querelle de Brest. Un sexagénaire presque nain, en costume bleu pâle, crinière grise, danse avec une femme aux seins retenus par un minuscule fil noir. Je vois à l’arrière-plan un garçon qui retourne contre son ventre une table basse et de son pied se fait un phallus ; au moment où il la repose un autre arrive dans son dos pour l’enculer sur le tempo ; le premier appuie sa joue sur la table et tente d’offrir son cul, mais on voit trop que la position est inconfortable et qu’il surjoue laborieusement une excitation nulle. Sur la scène, une Allemande à chevelure imposante chante avec une voix si grave qu’elle paraît trafiquée au vocodeur ; c’est assez beau. A un moment surgit derrière elle une sorte d’Amazone en costume masculin, crâne-rasé-nez-percé, qui la pousse violemment hors de scène et entreprend de hurler dans le micro des slogans bêtement politiques du genre Fuck the Pope ! ou Everything is fake !Assez vite elle s’arrête comme hébétée comme recueillie dans la sorte de vibration suraiguë qu’est devenue la musique et elle se met à débiter presque à voix basse un long discours maladif : Il n’y a aucun désespoir et je crois le dire pour vous aussi, il n’y a pas d’espoir non plus : il n’y a que de l’action… Il n’y a que de la lumière, il n’y a que de la joie, il n’y a que de l’amour... La force est dans le tir, la force est dans le tir, la force est dans le tir... Personne ne l’écoute sinon deux trois militants qui l’acclament exagérément. Au moment où elle s’apprête à entonner a capella l’hymne de son mouvement, elle est interrompue par un déferlement rythmique démoniaque. De je ne sais où surgit une furie dépoitraillée qui lui fout un coup sur le nez et se met à hurler dans le micro une chanson de Brecht/Weill. L’autre lui saute dessus et elles entament aussi sec un corps à corps pitoyable quoique spectaculaire, encouragées par les jeunes spectateurs mâles et le rythme ininterrompu des machines. Après deux trois roulades pseudo-acrobatiques, la furie récupère miraculeusement son micro et reprend la chanson pile au refrain. L’Amazone au crâne rasé asperge l’audience de faux sang. D’autres derrière font les chœurs, habillées en poule, en poupée Barbie, en extraterrestre, s’échangent des perruques blondes ou tapent du pied, demandent à tout bout de champ : est-ce que j’ai l’air d’une salope ? Derrière de grands tubes arrondis qui font comme des cages fondues par la chaleur sont assises des femmes d’âge mûr, seules la plupart du temps, qui regardent le spectacle et applaudissent avec beaucoup de distinction : comme à l’opéra, j’ai le temps de me dire au moment où devant moi passe un grand type à lunettes noires et chapeau en crocodile, veste argent, boucle de ceinture anges de l’enfer. Il tape dans la main d’un adolescent à la peau fine et foncée. Dans le fond du bar, près des machines à sous, comme égaré là, un vieil écrivain trop maquillé avec sac à main émeraude, les cheveux teints rabattus en plaques mouillées sur le crâne, jette à la dérobée des regards de chien malade. J’hésite. Parfois la frontière entre vérité et fiction est minée, me dit avant de se dissoudre un beau Chinois aux dents pourries. Il est aussitôt remplacé à mes cotés par un type à barbe rousse frisée et longues rouflaquettes, tout de noir vêtu, l’air infiniment respectable, regard de victime, sourire religieux. Il veut savoir si je suis juif et m’explique aussitôt quelque chose à propos de la demeure de Dieu et la maison d’Israël. Dieu n’a pas de nom, son seul vrai nom c’est l’Innommable, il dit en dressant l’index de façon menaçante. Je ne suis pas vraiment juif, c’était pour rire, je lui dit, mais il ne veut plus me lâcher ; je le refourgue finalement à l’écrivain qui semble heureux d’avoir trouvé un camarade. Je suis aussitôt capté par une vieille femme épaisse, boa, lunettes noires et haleine de hamster. Elle m’offre une drôle de cigarette verte avec un goût très prononcé. Tout tourne se met à tourner, un grand blond avec un visage écrasé ondule son bassin contre moi, je sens bien qu’il cherche à me donner l’impression d’une sensualité naturelle mais je trouve cela un peu grossier et je lui dis. Un autre portant menton haut, la taille prise dans un corset de femme qui déborde un peu sur son pantalon élastique, danse avec des gestes compliqués comme un langage de signes. Maintenant les bouches embrassent d’autres bouches, l’Allemande à la volumineuse chevelure et aux bottines trop courtes est revenue sur la scène et sature le micro d’une sorte de berceuse dans une langue que j’ai du mal à identifier, peut-être du tchèque ou du bulgare. Je ne comprends plus rien à ce qu’on me dit, la musique est trop forte elle rentre sous les vêtements dans les chaussures glisse partout dans le dos s’infiltre jusqu’à mes os comme la pluie de l’autre jour. Je descends pisser, un gardien au sourire faux veille dans une guérite éclairée à la bougie. J’ouvre par erreur une porte qui donne sur un cagibi minuscule très enfumé ; quatre paires d’yeux énervés, moqueurs, défoncés, curieux, se tournent vers moi. Je referme aussitôt la porte et titube vers les toilettes, je trouve finalement la sortie, remonte la rue d’un block, reconnais la porte et, oh mon lit.

 

19 oct. 2002
Essayé aujourd’hui de parler à deux types sur les bords du fleuve, l’un était en train de pêcher, l’autre cherchait sur la berge de petits animaux dans l’herbe, je n’ai pas bien compris quel genre, peut-être des escargots. Le pêcheur n’était pas très bavard (il répétait sans cesse Je ne suis pas celui que tu crois), l’autre m’a pris pour un flic ou un indicateur, il se méfiait, difficile de parler d’autre chose que du sniper.

Il est tard et je m’endors. D’ici je vois Piotr concentré devant son écran. L’herbe qu'il fume lui donne des angoisses impossible à maîtriser : transpirations, cauchemars, claustrophobie. Il cherche une porte de sortie honorable. Maintenant il est tard, il s’endort sur son lit. Ou bien dans son fauteuil ferme les yeux devant sa vidéo favorite : les répétitions d’un spectacle de danse à Broadway qu’il a filmées lui-même, il a quarante heures de rushes : des garçons musclés et des filles athlétiques, anciens gymnastes du bloc de l’est, contorsionnistes de cirque, breakers, évoluant au ralenti sur un genre de trip-hop 94  ; effectuent rondades triple flip double salto arrière, pompes, tractions, figures de trapèze et de barre fixe ; se passent la main dans les cheveux, s’élancent et s’envolent, retombent et rebondissent, soufflent, grimpent, grimacent, lâchent prise, plongent en avant comme des dauphins dressés pour le loisir des enfants. Aujourd’hui le sniper a encore frappé. La police désespère de trouver des indices et envisage d’hypnotiser les témoins.

 

21 oct. 2002
J’entre dans une pièce grande comme une église clandestine. Chaises alignées, fenêtres à barreaux, velours rouge en fond de scène. Un barman à la chevelure gominée compte et recompte inlassablement sa caisse. Un homme est sur scène assis devant une petite table : il manipule des objets électroniques qui produisent des sons stridents, réacteurs d’avion, turbines électriques, crissements de freins et bruits de feux. Une fille en bottines et bas de laine blancs se tient debout jambes écartées face à la scène. De temps en temps elle pousse un cri vers l’homme assis. Puis le silence. La peur est un sentiment auquel on peut vite s’habituer. Durant les guerres les populations vivent dans la peur : presque immanquablement, au bout de quelques mois, quelques années tout au plus, elles oublient qu’il existait d’autres manières de vivre. La fille aux bas blancs parle au téléphone.  Je suis ingénieur du son, dit-elle, je ne nettoie pas les tables. Elle rit. Ce n’est rien, autrefois moi aussi je nettoyais les tables. Elle commande un sandwich. Mais vous savez que, vous connaissez toujours ce moment de joie, vous sentez la progression. Ces gens-là n’ont aucun humour.

 

23 oct. 2002
Le sniper a été arrêté, Piotr est presque déçu que ça se termine, c’était son feuilleton quotidien: chaque nouveau meurtre il me l’annonçait avec un air de désolation qui masquait mal une excitation extrême. CNN tournait en boucle dans sa chambre, les experts s’y succédaient jour et nuit, les présentatrices prenaient à chaque instant des airs navrés, Piotr suivait ça de très près. Tout ça est maintenant terminé. L’épilogue est globalement plaisant : on recherchait un homme blanc dans une fourgonnette Astra de couleur crème, on a finalement arrêté deux Noirs dans une Chevrolet « Caprice » de couleur bleue. Le plus drôle c’est que la police n’aurait jamais eu le moindre indice si les criminels ne s’étaient plaints auprès d’un prêtre que l’on oubliait constamment une victime dans le décompte des massacres, et qu’il fallait leur imputer aussi le casse d’une boutique d’alcool en Alabama en septembre dernier. C’est là-bas qu’on a trouvé sur un magazine d’astrologie l’empreinte du plus jeune des deux gars (17 ans), lequel était fiché suite à je ne sais quelle dispute familiale il y a des mois. Maintenant les experts débattent de savoir où tenir le procès, c'est-à-dire qu’ils se demandent en direct quel est l’état parmi les trois où les meurtres ont eu lieu (Virginie, Maryland, DC) qui a la législation la plus susceptible de condamner les deux gars à mort, sachant que l’un est mineur.

 

3 nov. 2002
Hier soir Piotr avait rapporté une bouteille de spirit volé à sa mère, c’est de l’alcool à 96° qu’elle utilise pour désinfecter les blessures et nettoyer les surfaces mais Piotr dit que c’est un alcool très bon pour la santé, très pur, si on en boit un petit verre chaque soir on est sûr de vivre bienheureux, dit-il, centenaire et bienheureux. A minuit en effet il était parfaitement joyeux, il faisait des roulades sur son lit et rigolait tout seul, parlait vaguement en français et grattait à ma porte en miaulant comme un chat. Il a longuement insisté pour que je vienne avec lui rejoindre une fête mais il était incapable de tenir sur son vélo, il avait perdu la ligne droite : au lieu de descendre tranquillement l’avenue il est soudain parti dans un grand demi-cercle aveugle au milieu de la circulation et a coupé la route à un 4x4 énorme aux vitres fumées qui a pilé dans un fracas. Je ne sais comment, Piotr est parvenu d’un coup de guidon à éviter le choc qui pourtant paraissait inéluctable et s’en est allé glisser le long du trottoir jusque sous les roues d’un taxi qui surgissait d’une rue latérale. A ce moment tout s’est brouillé : crissements de freins, le chauffeur du taxi s’est mis à hurler des insultes, son passager la tête hors de la portière félicitait Piotr pour ses cascades involontaires (Great, man, t’was great !) tandis que du 4x4 descendait le Conducteur sous la forme d’une brute épaisse et déterminée, batte de base-ball à la main. J’ai calmé tous ces gens, j’ai pris Piotr par l’épaule et je l’ai accompagné à sa fête. Mais il était trop tard ou trop tôt, il n’y avait dans un grand appartement vide que trois Polonais, de jeunes mercenaires au crâne rasé qui s’appelaient tous Rolf, une authentique princesse iranienne, un gâteau au citron beaucoup trop sucré et une fille aux yeux bleus, Giselle, concentrée devant un écran sur lequel défilait une série de portraits d’elle-même en divers décors plus ou moins naturels. C’était d’une tristesse infinie.

 

5 nov. 2002
Je crois que cette ville est le bled le plus mort où j’ai jamais mis les pieds : elle ne vit que sur ses mythes et sa réputation, avec pour fond de commerce une sorte d’agitation artificielle entretenue par des esprits inquiets que ça se sache… Rien n’arrive. Que peut-il arriver dans un environnement aussi transparent ? C’est mort. Rien ne peut entrer. Rien ne résiste. Aucune dissonance, aucune tension, aucun éclat : une belle ville morte, comme Venise ou Prague. Tout va plus vite sans doute mais c’est une vitesse vide. Ça glisse, ça n’accroche pas. Les rares fêtes où je me suis retrouvé dernièrement sont d’une laideur, on y cherche une idée de la décadence dans la drogue et dans des schémas de provocation complètement dépassés — franchement je ne vois pas l’intérêt de se droguer si c’est pour être aussi convenu. Je ne parle même pas des conversations, c’est du niveau faut-il croire à la réincarnation, et encore, la plupart du temps c’est plutôt vacances, placements financiers, mérites comparés des clubs de gym et des nouveaux restaurants, je n’arrive même pas à faire l’effort d’écouter. Tout le monde s’emmerde ou fait semblant de s’amuser, ce qui revient au même (non : c’est pire). L’autre jour j’étais dans une de ces fêtes à l’occasion de l'anniversaire de je ne sais qui, ça se passait dans un bar dernier cri tout en verre dépoli avec au sol des dalles colorées qui s’illuminent quand tu marches dessus comme dans un clip de Michael Jackson. Je me suis retrouvé coincé entre une sorcière standard et un grand type mou complètement imberbe en couches-culottes avec des ailettes blanches d’angelot. Il m’a expliqué en zozotant qu’il représentait les millions de victimes innocentes de l’avortement et m’a refilé des tracts. Plus tard dans la même soirée j’ai failli me battre avec une lesbienne juive qui n’avait pas aimé ma manière de la regarder, elle m’a traité d’antisémite quand elle a su que j’étais français (c’est la réputation qu’on a ici). Je n’avais rien dit, j’avais juste contemplé un peu trop longuement peut-être son maquillage de chauve-souris. Je m’arrête là, c’est trop sordide. Même dans mon chouette quartier militant anti-guerre ils se la jouent maintenant protest-singers, Greenwich Village 1962, Oh you masters of war, c’est dire le genre atroce. Les cafés que je trouvais si jolis si pittoresques au début ne sont finalement que très bien imités : au bout d’un mois de fréquentation ça ne trompe plus personne. I want wind to blow.

 

7 nov. 2002
Je trouve Clément mort sur le sol carrelé d’un sanitaire de camping, le crâne défoncé, baignant dans son sang. Un pressentiment, je me retourne et je vois Olivier qui me regarde froidement, très calme, l’air d’une volonté fixe dans les yeux, vraiment mauvais. Je comprends qu’il va me tuer et je me réveille.

 

8 nov. 2002
Piotr est comme une version ratée de moi-même et parfois j'en fais des cauchemars. Aujourd’hui il a décidé d’écrire un article sur les parades new-yorkaises pour un quotidien polonais. Comme bien sûr il en est incapable il fume deux fois plus que d’habitude, je le soupçonne d’essayer toutes sortes de drogues pour trouver une inspiration dont je ne vois pas d'où elle pourrait surgir : quand j’entre dans sa chambre c’est d’abord l’odeur écœurante de savon et d’herbe brûlée qui me monte à la tête, il m’accueille avec des yeux rouges et un sourire idiot, puis il me submerge d’un flot de paroles plus ou moins distinctes d'où ressortent des images brouillées de l’actualité internationale, de son article inachevé, de n’importe quoi, il me parle sans raison de son ancienne petite amie, Joanna, polonaise elle aussi : il n’y a pas assez de fer dans son sang, dit-il, elle est molle, elle manque d’énergie, elle est déprimée, elle est anémique. Elle prend des médicaments mais ne mange pas assez de viande, elle manque de sommeil, elle est toujours fatiguée.

 

10 nov. 2002
Le désespoir descends sur moi, je deviens sinistre, je ne pensais pas que je tomberais dans ce bourbier ici, ça doit être un truc physiologique les journées qui raccourcissent la pleine lune le ciel gris le froid l’humidité de ma chambre et le chauffage qui marche une heure par jour, ce sont des facteurs anxiogènes c'est connu.

Il faut que je trouve un moyen d'éviter Piotr, c'est dommage parce que je l'aime bien mais comment dire : il m'attriste. Il s’est accroché à moi comme à une planche de salut et il essaie maintenant de m’entraîner dans son naufrage. Il a inventé toute une théorie de la dépression du matin new-yorkaise pour me faire croire que mes angoisses au réveil étaient un symptôme local. Le parquet grince tout le temps derrière ma porte. Je ne comprends pas ce qu’il fait derrière ma porte, le parquet grince tout le temps. Je ne supporte plus le son de sa télévision. Je ne supporte plus sa façon de parler. Le matin il me ramène des cafés tièdes et infects dans des gobelets de carton, ce n’est qu'un prétexte de plus pour me réveiller et entrer dans ma chambre et m'assommer avec sa dépression du matin new-yorkaise. Il me fait regarder des films qui envahissent mes rêves et troublent mon sommeil. Il me présente des garçons lascifs avec l’espoir grossier de me devenir indispensable. Il insiste pour me revendre sa drogue. Il me suit partout : si je vais déjeuner quelque part dans le quartier je peux être sûr de le voir débarquer dans les dix minutes avec son béret ridicule, sa bouche molle et le rictus idiot qui lui sert de sourire.

On a une chatte errante qui passe nous voir tous les deux-trois jours, il l'a appelée Larousse comme le dictionnaire, il est toujours ravi de la voir arriver, c’est comme une fête pour lui, il dit qu’il l’aime beaucoup, il dit qu’il l’adore et pourtant jamais il ne lui donne à manger.

Je commence à lire les annonces qui proposent des chambres à louer.

Le parquet grince derrière ma porte.

La chatte fouille dans la poubelle de la cuisine.

Je vais essayer de dormir.

 

13 nov. 2002
J'ai visité Wall Street et tout ce que je peux dire c'est que, vraiment, c’est immonde : papiers gras partout par terre, gobelets en carton pleins de café froid, serviettes en papier, toutes sortes de déchets, on dirait un lendemain de fête avec le brouhaha permanent et une foule de gens qui courent dans tous les sens ou sont pris de convulsions ; c ’est tout à fait morbide.

Sinon toujours rien, sauf quelques lectures et performances. Par exemple hier dans une église : femme blessée à la tempe, tunique chinoise, talons aiguilles rouges vernis, l’air à la fois hagard et déterminé, se précipite en piétinant un drapeau américain : elle danse en levant très haut les cuisses, hurle quelque chose de suggestif à propos de la guerre en Afghanistan, se jette dans le public et envoie voler les feuilles du pupitre en un geste magistral comme une passe de karaté.

 

14 nov. 2002
Je n’ai presque pas dormi de la nuit : attaques de panique, cauchemars macabres, répétitions du motif dominant, décapitations en série, fossés infranchissables : ça ne va pas très fort. Je ne sais pas comment le dire, même le langage me fait défaut. Je suis tout le temps épuisé, je me traîne toute la journée sans force et sans but, sans cesse oppressé par une immense et indéfinissable menace… Tout ici m’est objectivement hostile et étranger. Un épisode de La 4ème dimension m’a traumatisé quand j’avais neuf ou dix ans : un homme se réveille un matin et personne ne le reconnaît, ni sa femme (elle est mariée à un autre), ni sa mère (elle n’a jamais eu de fils) ni ses meilleurs amis (ils ont autre chose à faire). Nulle part il ne trouve trace de son existence, il a disparu des photographies, ses papiers d’identité sont introuvables, il a été effacé du monde et se situe maintenant dans une zone paradoxale, purgatoire, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, de trop pour l’éternité : c’est dans des zones similaires que j’habite ici.


16 nov. 2002
Piotr ne va pas bien du tout. Il ne sait pas quoi faire de sa vie. Dans ses moments de lucidité il la voit comme un cauchemar dont il ne parvient pas à s’éveiller. Il conçoit alors des angoisses qui lui tordent le ventre, il ne peut rien avaler, il ne dort plus, il passe les nuits à pleurer bêtement et les journées à marcher au hasard des rues comme un fantôme. L’immobilité lui devient insupportable, il tourne en rond dans son quartier dévasté, il s’aventure jusqu’aux berges désertes et terrains vagues, pancartes jaunes, inscriptions peintes sur le sol, barbelés, usines abandonnées. Il jette des cailloux dans l’eau. Il franchit le grand pont de Williamsburg, il marche le long des files de voitures et ne sursaute pas quand derrière lui surgit le lourd convoi métallique du métro aérien. Il n’y a que le mouvement, dit-il, pour apaiser son âme malade, le mouvement et le passage répété des voitures et des camions, des passantes et des panoramas. Il voudrait dormir pour oublier, il voudrait trouver le repos, dit-il, le repos, le repos. Il ne peut pas lire, il ne peut même plus regarder la télé, chaque pensée lui est une souffrance parce qu’elle lui rappelle qu’il est de trop, il voudrait disparaître mais ce n’est pas possible, dit-il, il ne peut pas faire comme s’il n’avait jamais existé. La proportion de l’humanité qui a eu vent de ton existence est infime, je le console, quasiment négligeable : tu peux raisonnablement estimer que si tu te supprimais, tes trente années de vie sur terre passeraient inaperçues à l’échelle du temps cosmique. Il n’est pas d’accord, il dit que ce qui a été a été, et que ça n’a rien à voir ni avec le nombre ni avec le temps cosmique. Il m’accuse de le pousser au suicide. Nous ne nous parlons plus de la journée.


19 nov. 2002
Mon café du matin préféré, Johnny Cash, serveuse tatouée cheveux roses et ceinture petits cœurs. Le soleil est revenu. Sur le trottoir devant les grillages un garçon encapuchonné passe avec un gobelet en carton à la main, un type en patins à roulettes se fait tracter par son chien, vacarme des véhicules, sirènes, appareils de climatisation, un grand Noir à bonnet qui parle tout seul en faisant des gestes avec les mains comme un scratcheur, deux jeunes skaters jumeaux genre tout droit sortis de l'ur-fantasme de Dennis Cooper, un petit vieux de tout son poids qui pousse un caddie peint en rouge et rempli de grosses pierres, le drapeau étoilé flottant piteusement à la proue : c'est New York.

20 nov. 2002
A côté Piotr joue de la guitare. Il n’est pas mauvais guitariste mais c’est un chanteur exécrable. Il s’est enregistré exécutant des chansons de Radiohead, de Sinatra, ainsi qu’une version de Summertime qui dure au moins vingt minutes et qu’il se repasse en boucle pendant qu’il fait semblant de travailler. Il a monté le son pour que j’en profite aussi, il a toujours des attentions très délicates à mon égard.

21 nov. 2002
Piotr m’a expliqué l’autre jour que ses parents sont venus de Pologne il y a quinze ans avec l’espoir de faire fortune : aujourd’hui ils sont séparés, sa mère ne sort presque jamais de son appartement et ne parle que de religion, son père nettoie des bureaux la nuit et ne voit jamais ses enfants. Ma mère est comme moi, dit-il, c’est génétique, c’est une mélancolie polonaise centenaire, millénaire peut-être, je viens d’une famille de grands mélancoliques, ma sœur aussi est comme ça, mon grand-père était comme ça, ma grand-mère était comme ça, c’était une femme superbe (il me montre son portrait), elle est morte de sa mélancolie, ma mère est en train d’en mourir aussi, elle est si seule et déprimée : le dimanche après-midi elle s’habille et se montre dans les dancings polonais du quartier, elle reste assise sur une chaise de velours rouge pendant que les couples à coté dansent des tangos, des valses et des mazurkas, elle attend qu’un gentleman l’invite à danser, personne ne l’invite, elle attend qu’on lui offre un verre, personne ne lui offre de verre, elle boit des litres de limonade et rentre seule à la maison.

Larousse (notre chatte adorée) a disparu, Piotr est dans tous ses états, il veut qu’on prévienne la police, il a mis des affichettes dans tout le quartier, il pousse de petits cris déchirants depuis sa fenêtre, il est persuadé qu’on nous l’a enlevée ou qu’elle a été empoisonnée par des voisins méchants.


25 nov. 2002
Un quotidien polonais a proposé à Piotr de faire des photos SM pour son supplément sexe du week-end. Il a aussi sec embauché Anastasia, une Russe très jolie et très sexuelle, et un Polonais au crâne rasé qui s’appelle Rolf. Il m’explique qu’il veut sortir le SM des stéréotypes habituels, cuir, chaînes, latex, fouets et cagoules, essayer de trouver quelque chose de quotidien, dit-il, de domestique, de ménager. Et en effet les photos montrent Anastasia et Rolf dans des tons roses et bleus, nus devant la machine à laver, le corps et le visage boursouflés par des dizaines de pinces à linge, le sourire forcé par les plissements des joues, fixant amoureusement la caméra comme deux mariés le jour de leur mariage.


27 nov. 2002
Hier je suis retourné au Luxx après des semaines d’abstinence, je voulais en avoir le cœur net. Je n’y ai trouvé que quelques pauvres filles à capuche et d’horribles petits pédés qui se filmaient tout seuls caméra à bout de bras en train de faire des mines ou de lécher des aisselles. Le spectacle m’a horrifié, désolé, désespéré. Une fille m’a proposé une ecsta, je l’ai prise pour vérifier que c’était moi qui n’étais pas assez cool. Mais elle ne m’a rien fait et j’ai fini par rentrer me coucher.

J’ai du mal à me concentrer, l’appartement est envahi par des Russes et des Polonais, les amis de Piotr passent maintenant presque chaque soir, ils viennent par deux ou par trois, il se relaient comme au chevet d’un malade et l’écoutent avec beaucoup de patience exposer ses projets qui changent tous les jours. Le quotidien polonais a refusé ses photos SM : ils voulaient du cuir, des chaînes, du latex, des fouets. Piotr qui n’a peur de rien a donc décidé d’en faire des œuvres d’art. C’est l’idée du jour. D’après ce que j’en ai compris, son concept consiste à parodier des couvertures de magazines connus. Il a réalisé un prototype à partir du magazine Newsweek qu’il a transformé en Newspeak, un autre avec le supplément Week-end du NY times qu’il a renommé Weak end… Il recherche sur Internet des informations sur l’usage légal du copyright afin de donner de l’importance à ses travaux. Je les entends discuter, ses amis lui posent des questions de forme, on parle d’Orwell, d’Andy Warhol, de la protection des œuvres d’art, de la propriété intellectuelle et aussi, je ne sais trop pourquoi, de la loi relative à la tabagie. Ils viennent de partir. Piotr reste seul à fumer ses cigarettes roulées, accoudé à sa fenêtre, le regard méditatif, les mains qui tremblent un peu.


27 nov. 2002
Je me moque de Piotr mais je ne vaux pas beaucoup mieux, mes agitations ont repris deux fois plus intenses qu’avant, c’est à se taper la tête contre les murs. Je suis continuellement hébété, abattu, hagard, dans une stupeur que je pensais ne jamais connaître. Je ne peux pas prononcer plus de trois mots de suite, même en français. Les mots meurent en sortant de ma bouche. Ils ne supportent pas l’air extérieur. Je passe parfois toute une journée à construire, assembler comme je peux un fragile édifice, une contenance en kit, quelque chose qui va me permettre de tenir — et il suffit de deux phrases d’un interlocuteur soit maladroit soit malintentionné pour tout foutre par terre et me laisser là au milieu de tout mon désastre intérieur éparpillé… Je ne supporte plus la musique débile des boutiques et des supermarchés. Je ne supporte plus les voix enregistrées des téléphones (Thank you for using a Verizon payphone !), des métros (Ladies & gentlemen, please be careful with the moving platform as trains enter and leave the station !) ou des taxis (on y entend des personnalités aussi performantes que Elmo de Sesame Street, Jackie Mason, Chris Rock, les Radio City Rockettes, Eartha Kitt, Dr Ruth, Donna Summer, entre mille autres, débiter quelque chose comme Hi there, this is truc, please remember to buckle up for safety !) Je ne plaisante pas, ça me met vraiment dans des angoisses excessives. Je ne supporte plus le sourire américain. Il faudrait que je parle du sourire américain, c’est un truc vraiment spécial, vraiment satanique. Je sombre dans des délires plus bêtement paranoïaques les uns que les autres : par exemple si j’entre au café où je vais tous les matins, il suffit que les trois serveurs derrière le bar discutent entre eux à voix basse pour me persuader que c’est de moi qu’ils parlent, qu’ils savent tout, etc. Je passe sur mes angoisses et sueurs afférentes. J’ai arrêté toutes les drogues et pourtant j’ai encore des hallucinations. Parfois elles sont belles. Hier je me trouvais au milieu d’une sorte de cirque impayable sur la septième avenue, une sorte de manifestation de je ne sais quoi, je poussais contre la foule, j’étais en route au milieu et à un moment juste avant l’angle nord-est, en reculant d’un pas il m’est venu comme une vision : une grande spirale ascendante partant de l’assemblée humaine, un éclat tournant fait de millions de particules scintillantes à double face, une sorte de tornade qui venait en rond de l’extérieur et qui plongeait à l’intérieur. Ça n’a pas duré mais dans l’intervalle c’était pour ainsi dire pure bénédiction : j’y ai vu comme le signe de quelque chose d’immense et d’imminent.


28 nov. 2002
Je n’en peux plus, je ne resterai pas dans ce trou une journée de plus. J’ai trouvé sur Internet des informations sur l’Alaska, Claire connaît quelqu’un à Anchorage qui pourrait m’héberger quelques semaines, je crois que dans l’état où je suis c’est exactement ce qu’il me faut : déserts de neige et 20 heures de nuit par jour, poisson à tous les repas et yoga tantrique sur la banquise. Je n’ai plus qu’à trouver un billet, ce n’est pas évident, pas trop la saison touristique. Je m’occuperai de ça demain.


30 nov. 2002
Piotr a décidé de trouver du travail. Dans un sursaut de lucidité il a abandonné toutes ses velléités artistiques. Il vient de passer deux jours pleins à envoyer des fax à des agences d’architecture. Je le sentais dans un état d’excitation un peu forcé, je redoutais la descente. Elle n’a pas tardé : depuis hier il ne quitte plus son lit, il ne se lève qu’à la nuit tombée pour aller se chercher un hamburger, un burrito, une pizza aux champignons, et il passe la soirée devant sa télé où au ralenti bondissent et rebondissent les gymnastes déchues et les acrobates hongrois. Si je rentre à l’appartement en fin d’après-midi, je toque à sa porte, je le trouve devant l’ordinateur dans sa pose habituelle, les traits mâchés, pas rasé, pas coiffé, à peine habillé, faisant mine de travailler, le lit ouvert derrière lui, la télé toujours allumée. Tu vas bien, je demande. Il sourit comme un enfant pris sur le fait, il me répond en s'arrêtant bouche ouverte à chaque mot  : Oui, très, bien je, travaille, j’écris à, ce, type, qui, travaille, à, Washington, dans, un, musée, il, pourra, sûrement, m’aider, il est, intelligent, il est, intéressant, il est, très, influent, il est, polonais. Ou bien il m’explique quelque chose à propos d’une maquette virtuelle très spéciale, un truc sur lequel il travaille depuis des mois, peut-être des années, c’est un projet particulier, dit-il, c’est de l’architecture éphémère invisible, c’est révolutionnaire. Sur son écran je vois quelque chose qui ressemble à un sigle de la Croix-Rouge en trois dimensions, on peut se promener dedans à l’intérieur avec la souris, il me montre des ouvertures cachées, des portes coulissantes, des murs défilants ; la lumière est irisée irradiante, le mobilier transparent, c’est l’avenir, dit-il, c’est le futur, c’est l’œuvre de ma vie. Quand il n’a rien d’autre à faire, c'est-à-dire très souvent, il passe des heures et des heures à peaufiner sa carte de visite sur Quark Xpress, j’entends le cliquetis interminable de sa souris, il déplace son logo personnel d’un millimètre dans un sens, dans l’autre, puis revient à la position initiale, il augmente une police, modifie légèrement une couleur et change la profession inscrite sous son nom au rythme de ses nouvelles vocations. Au cours des seulement dix derniers jours il a été successivement : artiste contemporain (2 jours), designer de tables futuristes (2 jours) ; monteur d’un film réalisé en DV par un chauffeur de taxi polonais (4 jours pendant lesquels j’ai dû supporter ses essais de bande-son) ; guitariste d’un groupe de cha-cha-cha (véridique !) (1 soirée)… Cet homme est un artiste à l'échelle 1:1.


3 déc. 2002
J’ai renoncé à l’Alaska, c’était un coup à ne jamais revenir. De toutes façons ça va mieux depuis ce matin, je me suis réveillé serein pour la première fois depuis des mois, mon rêve de cette nuit était si doux, très agréable, j’étais dans une grande maison remplie de jeunes gens érotiques et aériens, ça tournait, c’était beau. Je vais essayer de persister jusqu’à la fin de mon mandat, c'est-à-dire jusqu’à expiration du visa (5 janvier). Après je suis obligé de rentrer en France et je n’aurai jamais assez d’argent pour revenir, donc on s’arrêtera là, d’accord ? D'accord.

5 déc. 2002
Je tiens mieux la route, j’ai mis en place tout un protocole de protection psychique et j’essaie de m’y tenir : du coup j’arrive à canaliser disons 40% de mes agitations, pour le reste il n’y a rien à faire, j’attends que ça passe. Certains moments restent difficiles, le matin juste avant la douche par exemple quand la sueur des mauvais rêves colle encore à la peau mais le reste du temps est supportable. Je sors de nouveau, je parle avec des lesbiennes francophiles et des poètes post-contemporains, je retourne voir des concerts (Jim O’Rourke plusieurs fois, toujours parfait, même le trio acoustique avec Moore et Ranaldo à St.-Mark’s Church l’autre jour, superbe avant que Lou Reed ne vienne faire son absurde numéro, entrée princière par la double porte de l’église, traversée très lente de la nef précédé de cameraman accroupi contreplongeant à reculons, menton haut + démarche sagittale, pantalon de cuir noir sur grosses Nike customisées censées signaler qu’en fait il est cool. Il a minaudé 3 minutes au pupitre avant de pouffer "J’ai réécrit Le Corbeau", et de nous infliger la lecture de sa copie de nerd).

Hier je me suis retrouvé dans une sorte de cave obscure remplie de gens sans visage et cachés dans d’énormes barriques transformées en petits salons conversationnels, beaucoup étaient assis ou couchés par terre comme fumant de l’opium, la lumière tournait et faisait des ombres langoureuses, la musique variait en ondes imperceptibles impeccables, un peu étouffée comme depuis une autre pièce. Un garçon avec un bonnet péruvien a beaucoup insisté pour que je l’embrasse, ce n’était pas désagréable. Tout à l’heure croisé sans la rue une très vieille Chinoise toute ratatinée portant quatre énormes sacs : Good night, good night, good night, elle m’a répété (il faisait grand jour).


5 déc. 2002
Tous les jours arrivent par paquets des lettres de refus, évidemment personne ne veut d’un architecte qui n’a pas travaillé depuis cinq ans. Le marché est saturé, il m’explique un soir pour se justifier, la conjoncture est mauvaise depuis le neuf-onze. Ses mains s’agitent dans l’air pour appuyer son discours, il me mime les attentats, les tours qui tombent, les terroristes aux commandes de l’avion, la peur des passagers et les stewards éventrés, il danse, il imite des figures de butô qu’il a vues hier au théâtre, visage révulsé, son grand corps maigre tordu dans des postures sophistiquées, il se traîne à genoux sur le sol de sa chambre et des larmes sincères coulent sur ses joues quand il salue. Maintenant il voudrait que je lui fasse des lectures de textes en français, il ne comprend que quatre ou cinq mots de français mais il tient à entendre la musique de la langue, dit-il, La Grande Musique De La Langue Française. Il s’est installé dans un fauteuil comme au théâtre et il attend, il ne bougera pas de ma chambre tant que je n’aurai pas lu. Je lis trois minutes d’un texte de Michon, il trouve cela très très intéressant, très très évocateur, il veut que je lui traduise. Je m’impatiente, je ne sais pas traduire, je ne suis pas traducteur, j’ai du travail. Cela ne fait rien, dit-il, une traduction littérale sera parfaite, il veut comprendre la métaphore, il a senti la métaphore et il veut saisir la métaphore. J’abandonne, j’ai mal à la tête, l’air est irrespirable ici, je lui dis, il faut aérer, il faut des courants d’air, de l’air frais, de la lumière naturelle, des plantes vertes, je ne sais pas, il faut faire quelque chose, ce n’est pas possible. Il est d’accord.

 

6 déc. 2002
NSUMI vous veut aider à lancer votre propre communauté expérimentale. Collaborez avec notre équipe d’artistes, d’architectes et d’écrivains, ou tirez avantage de l’un de nos modèles adaptables de style-de-vie. Nous sommes dans le processus de commander des styles-de-vie tout faits à des artistes, des visionnaires et des libres-penseurs du monde entier. Liaison de lofts, échange de chambres à coucher, culte de la couleur, massage de groupe, critiques artistiques de minuit, cuisine futuriste, communes d’embrassades et de baisers, méditation sur mesure - qu’espérez-vous ? NSUMI est un incubateur de situations collectives, conventionnelles et non-conventionnelles, utopiques et autres. Nous sommes spécialisés en grands espaces visionnaires, réseaux sociaux, rituels et relations, résolution créative des problèmes. Nous développons les environnements sociaux, atmosphériques et stratégiques. Notre service est toujours gratuit. NSUMI@nsumi.net


6 déc. 2002
L'autre jour j'ai passé l'après-midi dans un café avec un Sioux, un vrai avec veste en nubuck, plumes de faisan derrière la tête, colliers de verroterie française et tout : intéressant, pittoresque, typique, mais au bout d’un moment quand même le sentiment désagréable d'une identité folklorique brandie comme fond de commerce relationnel (avec l'Esprit comme les Russes ont l'Âme, mon frère le bison, tout ça). C’est surtout quand il m’a montré des photos de ses sculptures, scènes en albâtre du genre The Squaw And The Wolf On A Mountain Top, que mes doutes sont devenus définitifs et je me suis enfui.

Je n’ai plus d’argent. La vie est hors de prix ici. Je donne des cours de Français à une jolie Polonaise prénommée Giselle, mais je crains que cela ne suffise pas. La Giselle m'assomme de questions sur la France, elle veut tout savoir avant d'y migrer (elle a vu Amélie) ; je ne sais pas si je dois l'encourager ou la décourager, j'essaie de rester modéré (c’est un bon test de patriotisme).

Piotr a disparu depuis deux jours. Je suis inquiet.


7 déc. 2002
J’ai seize ans, je suis sur la plage avec Christophe Lesgourgues, un copain d’enfance, on attire des garçons en leur montrant des images pornographiques puis on les massacre à coups de pierre, on les fait se coucher sur le dos et on leur écrase le crâne avec de grosses pierres. C’est surtout pour le bruit. C’est surtout le son du crâne explosé qui nous intéresse. Les garçons sont très dociles, ils se couchent quand on leur demande de se coucher, ils bougent à peine quand ils nous voient lever la pierre, ils clignent un peu des yeux mais ils ne bougent pas. Quand le crâne explose on se regarde on s’écrie on rigole on fait des comparaisons on joue aux experts. Parfois il faut s’y reprendre à plusieurs fois. On a le temps, c’est les vacances. Plus tard il fait noir et on vide des bidons d’essence sur les cadavres, on y met le feu. (Ça m’a rappelé la nuit où avec ma sœur et Sylvain on avait heurté un chevreuil. La pauvre bête était bien amochée mais pas tout à fait morte, on avait voulu l’achever mais dans la voiture il n’y avait qu’un petit opinel rouillé : malgré tous nos efforts pour l’égorger on n’est pas parvenu à atteindre la carotide derrière la trachée, on ne faisait que lui arracher des râles de plus en plus affreux, de plus en plus déchirants, des cris trachéotomisés, des sortes de grognements de sifflements de grincements aspirés de plus en plus forts, ça avait duré très longtemps, c’était très horrible, ma sœur s’était cachée dans le fond de la voiture elle se bouchait les oreilles elle ne supportait pas. Finalement on avait trouvé plus loin de grosses pierres calcaires et on lui avait éclaté la tête, mais là aussi on avait dû s’y prendre à plusieurs reprises, entre-temps le jour s’était levé.)


7 déc. 2002
Il neige. Rien d’autre. Aucune nouvelle de Piotr. Je suis inquiet.


9 déc. 200
Piotr est revenu, il était caché dans le Queens chez sa mère, il ne voulait plus sortir, il ne pouvait pas manger, il attendait que quelque chose arrive. C’est arrivé ce matin, il vient de me l’annoncer triomphalement, il s’est réveillé ce matin et c’était là comme une révélation, comme une illumination, comme une grande lumière qui soudain descendait sur lui : il comprenait tout, il se sentait embrasser son destin et l’ordre immense des choses, il comprenait soudain ce qu’était la vie et ce qu’il devait faire de sa vie. La vie n’est pas un château de cartes que l’on bâtit jour après jour, dit-il. La vie n’est pas un spectacle tragi-comique à l’intention des gens qui s’ennuient. Ce n’est pas une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot. Ce n’est pas un roman de Philip K. Dick. Je n’ai jamais rien ressenti de réel, dit-il, j’ai trente ans et je n’ai jamais jamais rien ressenti de réel, je voudrais tant ressentir quelque chose de réel. Il y a toute cette frustration, dit-il, ça doit sortir, il faut bien que ça sorte (il fait le geste de se couper les veines), d’une manière ou d’une autre il faut que ça sorte, dit-il, c’est viscéral, c’est à l’intérieur et ça doit sortir, c’est physique. J’ai toute cette énergie en moi, toute cette frustration depuis tout ce temps, et je ne savais pas quoi en faire. Maintenant je sais. Il le sait, il a eu la révélation ce matin, c’est venu d’un coup comme un commandement du ciel. Mais quoi, je demande, qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que tu vas faire. Il prend une grande inspiration et un air pénétré, il me chuchote : je vais me peindre en vert et je vais danser le butô à Times Square. Je dis : quoi ? Je le fais répéter. Il répète. Il va se peindre en vert, le visage et le corps en vert, descendre dans la rue, se poster sur un trottoir à Times Square et il va danser le butô. Il y a bien les pharaons dorés, dit-il, les statues vivantes, il y a bien le Cow-Boy Nu. Le Cow-Boy Nu est un personnage bien connu de Times Square, il a une guitare et il chante toujours la même chanson stupide sur le même trottoir au milieu de Times Square, je suis le Cow-Boy Nu dit la chanson, il a eu son quart d’heure de gloire, on l’a invité dans les talk-shows du samedi soir, tout le monde en a entendu parler. Il y a le Cow-Boy Nu, le pharaon doré, le penseur de Rodin : Piotr sera le Butô Vert. Il me montre un aperçu de son numéro, c’est impressionnant, il prévoit de se raser le crâne et la barbe et de s’enduire de peinture verte, il portera juste une espèce de pagne autour des reins et bougera très très lentement avec des yeux exorbités. C’est physique dit-il, c’est spirituel, c’est total. Ce matin il a marché deux heures dans les rues ensoleillées du Queens, et plus il marchait plus l’intuition se faisait évidence, plus ses yeux s’ouvraient sur un avenir extatique et oriental : il n’a plus de doute à présent, sa voie est tracée toute droite au milieu du chaos. Il me demande ce que j’en pense : c’est génial, je lui dis, c’est exactement ce qu’il faut faire. Je lui fais juste remarquer que nous sommes en décembre et qu’il fait déjà très froid, qu’il neige, il risque la pneumonie, la congestion cérébrale, la fluxion de poitrine, la mort. Il sourit et me dit sur le ton du Tao : la mort n’est rien, Joris, la mort n’est rien. Il n’a pas peur du froid. Il me parle des fakirs et des tamouls qui marchent sur les braises, il est allé en Inde, il a vu des choses bien plus extraordinaires encore, des choses que l’on n’imagine pas. Les possibilités du corps humain sont immenses, dit-il, immenses et insoupçonnées. Il veut commencer dès demain, il achètera la peinture et le pagne, il ira directement à Times Square, il n’envisage pas une seconde de répéter un peu, de travailler sa danse, il dit que ce n’est pas la peine : c’est organique, c’est viscéral, c’est intérieur. Il n’y a qu’à suivre le regard, tout est dans le regard, le regard déploie l’énergie, tord le corps du dedans, courbe l’espace, dévie la lumière. C’est ainsi, c’est spirituel, c’est viscéral, c’est magnifique. Il me serre dans ses bras, il m’embrasse, tu te rends compte, dit-il, tu te rends compte, tout ce temps, tout ce temps perdu et c’était là à portée de main : la vérité était là posée tout près à portée de ma main, je la cherchais à l’extérieur et elle était à l’intérieur, tu te rends compte, tu imagines ? Nous fêtons ça, nous buvons de la bière, il sanglote de bonheur, il est épuisé, je le couche dans son lit, il doit se reposer, demain est un jour nouveau pour lui, le premier jour de sa nouvelle vie butô, il doit reprendre des forces, il sourit, il ferme les yeux, il m’embrasse et il s’endort.

 

11 déc. 2002
Hier on était à l’anniversaire de Claire et c'était dans un cirque minuscule et pourri de Times Square, Piotr était ivre mort dès le début de la soirée, je devais le surveiller avec son chapeau melon à chaque instant pour qu'il n’aille pas lécher le sabre de l'avaleur de sabre, manger les nœuds magiques du magicien, arracher la culotte de la trapéziste, il hurlait des obscénités à tire-larigot et ne tenait pas debout, c’était très embarrassant. J’avais au moins réussi à le convaincre de ne pas venir habillé en Indien comme il en avait d’abord l’intention : il voulait absolument s’habiller en Gandhi alors que le thème de la soirée était Moulin Rouge : je n’ai pas bien compris pourquoi, il doit être encore dans son trip oriental. Il faudrait que je raconte tout en détail mais ça ne m'amuse plus guère. Je voudrais un nouveau sujet.

 

12 déc. 2002
Encore une scène sacrificielle. Je suis dans un hôpital et tout est blanc, les murs blancs, les portes et les plafonds blancs, tout est fait de la même matière blanche comme du polystyrène expansé. Je marche au milieu d’un large couloir, le sol est recouvert de toutes sortes de déchets, miettes, cartilages de poulet, parts de pizzas entamées, moitiés de sandwichs au thon, serviettes en papier baignées de vin rouge ou couvertes de cendres et de mégots. Je marche au milieu du couloir, je suis seul, je me vois comme filmé de derrière, je pousse des portes pare-feu qui donnent sur d’autres couloirs identiques, je cherche quelque chose. Je suis fatigué, je veux dormir. Je marche longtemps dans les couloirs.

A un moment je me trouve dans une grande salle toute en longueur avec des réfugiés, des intermittents, des sans-papiers couchés sur des paillasses. Une sorte de salle des fêtes, le mur du fond est couvert de cartes d’état-major avec des points lumineux qui clignotent vert et rouge. Il y a beaucoup de monde et surtout des gamins et des femmes sans âge qui chantent par petits groupes des sortes de cantiques minimalistes sur deux notes. Beaucoup sont enveloppés de couvertures de survie en aluminium, ça fait des reflets, c’est joli. J’aperçois ta mère dans un coin qui lave les cheveux d’une jeune fille au-dessus d’un lavabo. Je vais la voir mais elle ne me reconnaît pas. Sur un lit à côté il y a un homme défiguré qui pleurniche et prie en espagnol. Je lui parle. Plus loin je vois un vieux qui se plante de longues tiges de métal dans les cuisses et dans les bras : il ressemble à mon grand-père mais en plus vieux, en plus vicieux, avec quelque chose de bizarre au niveau de la gorge. Je vois aussi une grosse femme nue couchée sur de la neige artificielle, tu sais, comme dans les poissonneries. Je ne m’arrête pas, je passe au milieu des rangées de lits superposés, les enfants essaient de me retenir en me tirant par la manche mais je manque de temps, je leur explique, j’ai une mission. Je cherche la sortie, je ne retrouve plus la porte par où je suis rentré, il n’y a plus de porte, plus de sortie, je m’affole, je tâte les murs lisses impénétrables, les enfants couinent dans mon dos, je cherche le passage secret, le mécanisme caché, l’escalier dérobé. J’ai l’impression désagréable que les proportions de la salle augmentent à mesure que je me déplace, que les murs s’enfoncent quand je pousse dessus. Je me retourne et c’est carrément devenu un hall immense, on dirait une gare soviétique avec mezzanines, aigles dorés dans les angles, drapés de velours rouges aux plafonds, foule bruyante et éclats de rires enregistrés. Je te vois dans un angle opposé, tu portes une combinaison blanche et tu sembles guider un groupe de touristes. Je t’appelle mais tu ne m’entends pas, je hurle ton nom mais la rumeur est trop forte, tu disparais avec les touristes par une porte dissimulée derrière des rideaux. Je me précipite à ta suite, je traverse en courant des antichambres, des couloirs déserts, des chambres froides, des réfectoires abandonnés, des remises où sont entreposés de vieux décors de théâtre, toiles peintes, meubles abstraits géométriques, paravents en papier japonais, costumes d’animaux, masques de monstres en latex. Je marche longtemps dans les couloirs. De temps en temps je croise une bête blessée, une figure humaine fatiguée, une chaise roulante, tout un peuple de silhouettes floues sans langage et sans patrie qui n’éveillent que le désir triste de les abandonner à leur sort.

Puis j’arrive par une petite porte dans une pièce blanche cubique immaculée. Il y a quatre adolescents encapuchonnés qui contemplent un mur devant lequel un homme et une femme nus se cognent, se relèvent, s’abouchent, s’unissent et se masturbent, s’accouplent, se mordent, gémissent et soupirent dans un silence artificiel. Je m’assois à côté des adolescents, le plus petit rabaisse sa capuche, c’est ton frère mais il ne me reconnaît pas. Il me demande le mot de passe. Je tente motherfucker mais ce n’est pas ça. Il ne veut rien savoir. Il se détourne et fait semblant de jouer à un jeu sur son portable, il ne répond pas à mes questions. Comme j’insiste il remonte sa capuche et change de position. Ses camarades m’ignorent de même, du sang est projeté au ralenti contre les murs, le noir descend du plafond, il y a de la fumée qui s’insinue de partout. Je me relève et je cherche à tâtons la sortie. J’entre par un rideau en plastique dans une autre pièce de même taille de même format. Il y a plus de fumée encore, je prends peur, je veux sortir, j’appelle et je crie au feu. Je cherche un extincteur. On n’y voit rien à cause de la fumée, je trébuche sur un corps couché dans un coin, je le secoue, je le réveille. C’est M. Delaveau, mon prof de physique de première. Il me regarde en plissant les yeux et en tirant sur sa barbe, il me rassure : il n’y a pas d’incendie, ce n’est pas de la fumée, c’est juste de la vapeur : l’eau utilisée pour laver les cadavres à la morgue du service médico-légal de Mexico a été désinfectée par l’artiste et vaporisée dans la pièce. Notion de disparition, dissolution de l’apparence de l’individu dans le brouillard dense d’une mégalopole. Souvenir puissant des cercles de vie, rituels mortuaires surdéterminés par la peur et le tabou dans les sociétés modernes du Premier Monde. Mais en vérité, en tant que citoyens d’une mégalopole moderne, cette eau puisée à la morgue finit de toute façon par entrer dans nos systèmes d’eau courante et se retrouve telle quelle dans nos robinets : cette eau se retrouve dans nos robinets, telle quelle, cette eau se retrouve telle quelle dans nos robinets, en tant que citoyens cette eau se retrouve telle quelle dans nos robinets.

Maintenant je suis dans une pièce complètement blanche, tout est blanc presque aveuglant, presque transparent. Un décor de morgue moderne avec des écrans partout, des machines, des ordinateurs alignés le long des murs. Au centre des ingénieurs travaillent. Ils fabriquent des chaises électriques. L’une de ces chaises est achevée, elle se dresse de l’autre côté de la pièce contre le mur du fond, sur un socle de verre. Il y a quatre ou cinq personnes autour dans une agitation nerveuse hyper-professionnelle. C’est là que je te vois. Tu es le chef des ingénieurs, tu as une blouse blanche avec des galons sur les épaules et une sorte de toque comme les chirurgiens comme les cuisiniers. Tu supervises les opérations. Tu t’occupes de connecter la chaise électrique aux ordinateurs avec des câbles rouges et translucides, tu donnes des ordres, tu es très concentré. Je m’approche, je viens te voir mais tu ne me reconnais pas. Tu me dis que tu es sur le point de réaliser une expérience scientifique inédite. Tu me parles bizarrement comme si tu récitais un texte. Tu m’expliques que grâce à un système très perfectionné de capteurs cutanés, les ordinateurs peuvent calculer en temps réel les intensités d’électricité à envoyer dans la chaise de manière à convertir, au moyen d’un logiciel spécifique, la vie du sujet en énergie positive. Je te pose une question. Tu me réponds non, tout est contrôlé en régie. Tu me montres une sorte d’enfant en pyjama bleu clair, tête tondue, entouré par deux infirmiers pakistanais. Ils sont en train d’installer l’enfant sur la chaise, ils l’assoient et l’attachent avec toute une panoplie de lanières, de boucles, d’électrodes et de courroies. L’enfant se laisse faire. Il me regarde, il me fixe avec gravité, une sorte de gravité un peu idiote, vide, mal motivée. Il a l’air drogué. Il ressemble à Piotr. J’essaie de lui sourire mais il ne réagit pas, j’essaie de le rassurer mais il ne semble pas s’inquiéter, il ne montre pas la moindre peur, la plus petite inquiétude. Il ne prête aucune attention aux spectateurs qui peu à peu se rassemblent en arc de cercle autour de lui. Il se tient droit sur sa chaise comme un petit roi de dessin animé, le casque de métal rabattu sur le crâne lui fait une couronne chromée, éclatante, disproportionnée. Les deux Pakistanais tels des pages assurent à ses pieds les derniers préparatifs. Il ne bouge pas, il me regarde juste un peu plus gravement peut-être à mesure que l’immobilité se fait autour de lui. Il cligne parfois de l’œil comme pour se protéger des flashs des photographes. Un temps passe, il y a de la musique électronique en sourdine, ça fait comme un bourdonnement. On attend quelque chose. C’est un peu long.

Puis quelqu’un actionne quelque chose et quelque part une lumière s’éteint et une lumière s’allume. Mais il ne se passe rien. Il y a un problème technique : il faut recommencer, revoir les branchements, vérifier des calculs. C’est long. A la fin quand même ça marche, on se remet en place, on baisse les lumières à nouveau, on actionne quelque chose, on fait le contact. Ça marche très bien, l’enfant en pyjama s’électrise comme il faut mais sans douleur, sans hystérie, sans contraction, sans crispation, aucun cri silencieux, pas de sourire nerveux, de regard infini, d’éternuement figé en plein vol. Il reste très calme, tout détendu, presque mou, juste il se met à vibrer, d’abord imperceptiblement puis de plus en plus vite sur des fréquences de plus en plus hautes, de plus en plus amples jusqu’à que tout son corps se dématérialise, je ne sais pas comment on dit, se soulève, se désintègre, devienne juste un grand éblouissement blanc. Alors il disparaît au milieu d’un gros flash et sur la chaise retombe son image vide et désarticulée, la tête encore prise de petits tics nerveux, puis calme, puis clignotante, puis calme complètement. C’est là, parmi les rires et les acclamations, que je comprends qu’il a été numérisé et compressé dans un format spécifique. Il règne dans la pièce une vive émotion. Tout le monde applaudit. Moi aussi j’applaudis.

Longtemps après je suis seul dans le blanc et j’applaudis toujours. Les murs, les ordinateurs, les chaises électriques, les gens, les cris, toi, tout a disparu, il n’y a plus que le blanc autour qui dévore l’espace rigoureusement, qui progresse par côtés à l’infini, qui recouvre tout, et il ne reste bientôt rien de moi qu’une sensation décevante, presque un doute, qui se fond finalement dans la grande perfection du blanc.

 

16 déc. 2002
J’ai tué Piotr, je ne sais pas comment c’est arrivé, c’est arrivé tout seul, je ne sais pas quoi faire, il est là dans sa chambre à côté, je ne sais pas quoi faire de lui avec ses pieds en l’air et sa tête toute trouée… Je ne sais pas comment c’est arrivé, ça n’aurait jamais dû arriver, c’est entièrement de sa faute. Il est entré à un moment dans ma chambre avec l’air de vouloir me parler, de cacher quelque chose qu’il brûlait de me montrer, d’attendre que je lui pose des questions. Il tournait autour de moi en faisant semblant de déplacer des objets invisibles, ça a duré dans mon souvenir un certain temps avec des répétitions et quelques variations. Puis à un moment je me suis énervé et je lui ai demandé ce qu’il voulait. Là, très lentement, en prenant d’infinies précautions et des mines de conspirateur, il a sorti un petit paquet de son sac, il a déplié un mouchoir brodé de rose et m’a montré l’objet comme si c’était une sorte d’ustensile magique et merveilleux. Quand même ça m’a fait un choc, je déteste les armes à feu. C’est toujours impressionnant, même celui-là qui est objectivement ridicule : c’est un petit pistolet de dame qu’il a volé à sa mère, tout mignon avec la crosse en nacre, presque un bijou. Mais ça ne va pas, tu es malade, pose ce truc, qu’est-ce que tu fais avec ce truc, fais attention, je lui ai dit. Ne t’inquiète pas il n’est pas chargé, il m’a fait et puis il a commencé à m'expliquer quelque chose à propos de certains clips dangereux qu’il veut tourner avec Anastasia ou je ne sais quoi, je n’ai pas bien compris parce qu’il gardait un doigt dans sa bouche en me parlant et j’étais beaucoup trop nerveux pour lui demander de l'enlever. Pose ça tout de suite je lui ai dit, je ne veux pas de ce truc dans la maison, je me suis un peu énervé. Finalement il l’a posé sur la télé et s’est attablé pour se rouler un joint. A ce moment j’ai pris le pistolet pour l’examiner, c’est vrai qu’il était joli, de près il semblait inoffensif on aurait dit un jouet d’une autre époque, j’ai commencé à le soupeser délicatement, à regarder comment c’est fait, tranquillement, et c’est là soudain que le coup est parti. Il est parti tout seul, je n’ai même pas touché la gâchette, je n'ai rien fait. J’ai eu l’impression d’un petit pétard qui m’explosait entre les mains et au même instant j’ai vu Piotr à deux mètres qui sursautait, un peu mollement mais nettement quand même, comme surpris par une porte qui claque, et il a glissé de son fauteuil et il est venu se coucher doucement par terre avec ses pieds qui sont restés en l’air sur le meuble à CDs, ça lui a fait une position un peu incongrue qu’il a gardée depuis, mais je n’ai le cœur ni à en rire ni à la changer. Au moment où je l’ai vu par terre avec sa tête trouée comme un idiot je suis resté bouche ouverte avec le truc fumant dans la main, j’avais du mal à y croire. Je ne savais pas quoi dire quoi faire j’étais paralysé. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu soudain ces mots de la Penthésilée de Kleist qui sont venus me tourner en boucle dans la tête : "De seulement être, cela me réjouit" - en même temps qu’une sorte d’euphorie atterrante. Ensuite seulement je me suis inquiété de savoir si le coup de feu avait pu alerter les voisins, j’ai tendu l’oreille mais je n’entendais que le bruit que faisait Larousse en fouillant dans la poubelle de la cuisine, la sueur commençait à me couler aux tempes et aux aisselles, j’étais tout rouge et j’ai répété Oh là là plusieurs fois à intervalles irréguliers en faisant varier les inflexions de ma voix comme dans un morceau d’Aperghis. Puis je me suis couché sur mon lit pour réfléchir et je me suis endormi.

 

19 déc. 2002
J’ai déménagé, on m’a prêté un loft pas très loin, un peu plus dans les terres, presque sous l’autoroute, je vis tout seul avec un chat qui louche et c’est immense, c’est beau, c’est un bonheur. J’ai abandonné Piotr à son triste sort, il a reçu hier une lettre qui lui annonçait que l'assurance-chômage qu'il touchait était en fait une erreur administrative et que non seulement il n’avait droit à rien mais devait aussi rembourser le trop-perçu. Je crois que ça l’a achevé. Il était pourtant sur le point de trouver le salut dans un séminaire de motivation, un truc très à la mode par ici. Je me suis laissé convaincre l’autre jour de l’y accompagner… Je n’ai pas regretté, c’était instructif : une sorte d’amphi de luxe, larges fauteuils avec tablettes et mini haut-parleurs, murs de merisier, lumières chaudes, moquette profonde vert Amazonie. Nous sommes peut-être 800 rassemblés là pour assister au discours interminable d’un de ces gourous de l’amélioration de la vie. C’est gratuit, stratégie classique du pied dans la porte. Le gourou est exactement comme on peut l’imaginer, quinquagénaire séduisant aux tempes grisonnantes et sourire qui tue, costume gris pâle parfaitement coupé, chevalière pas trop énorme, juste assez pour signaler la réussite tout en se défendant de céder à une vénalité trop vulgaire ou trop ostensible. Excellent orateur, beaucoup de conviction, prises à partie du public nombreuses et bien gérées, ce qu’il faut de pudeur compassionnelle et d’enthousiasme laïc, bref : du grand art. Transcription littérale approximative et morceaux choisis :

Comment donner un coup de pied à votre vie dans la haute vitesse ? Je peux vous aider ! Votre vie ne doit pas être éventée et pleine de servitude ! Votre vie peut être vécue aux niveaux les plus élevés, votre vie peut vous procurer de la joie dans chaque secteur ! Je veux vous donner mes indicateurs supérieurs pour donner un coup de pied à votre vie dans la haute vitesse et vous rendre ainsi mobile sur la voie rapide du succès ! Vous voulez être comme des personnes poussées vers le haut, vous voulez réussir, vous voulez une vie meilleure et plus riche ! Vous y avez droit ! Votre problème est une accumulation de doutes : alors vous partez et la motivation part. Il est vrai que la motivation ne dure pas. Nous devons la remplacer chaque jour. C'est correct. Il est certain que nous simplement devons nous rendre compte que si nous voulons le séjour motivé au-dessus du long terme, c’est quelque chose que nous devrions nous appliquer à nous-mêmes chaque jour. (…) Ayez une vision pour votre vie ! Ayez un motif : c'est votre vision ! Vous devez avoir une vision qui soit assez grande pour vous motiver ! Visez une vision et une stratégie pour y parvenir ! Ayez un plan et travaillez le plan ! Remplissez de combustible votre passion ! L'émotion est une force puissante en nous ! La passion est une émotion, travaillez maintenant à votre passion ! Suivez un cours pour avoir un désir consumant pour votre but, mettez les bons matériaux dans votre esprit ! Je ne puis pas dire cela assez, je ne puis le dire assez, je ne le dirai jamais ! (…) Ecoutez des bandes ! Moi j'écoute toujours des bandes régulièrement. J'achète des clubs de bande d'autres haut-parleurs et j'apprends et je me développe ! Leurs succès me motivent pour obtenir mes propres succès ! Lisez les bons livres. Lisez les livres qui vous enseignent de nouvelles idées et techniques. Lisez les livres qui indiquent les histoires des personnes réussies. Achetez-les, lisez-les, et restez motivé ! Achetez la grande musique et écoutez-la. Montez sur l'élan quand il vient ! Parfois vous cliquetterez juste et parfois pas : c'est correct. C'est le cycle de la vie. Quand vous ne cliquetez pas, branchez loin ! Quand vous cliquetez, versez-le dessus parce que l'élan vous aidera à obtenir de plus grands gains dans une période plus courte avec au moins de l'énergie ! C'est l'équation d'élan ! Quand vous vous sentez bon au sujet de la façon dont votre travail va, montez l'élan et faites sortir autant de lui comme vous pouvez ! (…) Voici maintenant quelques pensées pour trouver et éprouver la joie dans votre vie. Car s'il y avait une chose que je souhaiterais à ma famille, ce serait la joie dans tout ! Sachez votre but ! Rien ne vous apportera la joie davantage que sachant ce que c'est que pourquoi vous êtes environ sur cette terre ! En ne le sachant pas vous vous infligerez la tristesse, et la crainte et le manque fréquent de réalisation ! Surtout, découvrez ce qu'est votre but unique ici sur cette terre - accomplissez-la ! Comme vous le faites vous, vous éprouverez la joie ! Vivez à bon escient ! C'est un but ultérieur pour numéro un ! C'est une chose que de savoir votre but, mais alors dans ce cas vous devez vivre selon ce but ! C'est une question de priorités ! Laissez vos actions et vos programmes refléter votre but ! Ne réagissez pas aux circonstances et ne les laissez pas vous faire vivre sans votre but entièrement dans l'emplacement ! La vie sans but causera l'anéantissement ! La vie à bon escient vous apportera la satisfaction et la joie profondes ! Regardez toujours ailleurs pour vous étirer vous-mêmes ! Quoi que vous fassiez, regardez toujours dedans droit vous-même pour faire plus! L'étirage cassera les limites que vous vous êtes fixées pour vous-même et vous fera trouver la joie dans vos horizons augmentés ! Donnez-vous plus qu’une prise ! Elle donne le bonheur pour s'accumuler ! Elle donne la joie à l'élasticité loin ! En donnant quelque chose loin à la volonté moins chanceuse apportez-vous profondément ceci, en demeurant la joie ! Étonnez-vous, et les autres aussi ! Les mots ici sont spontanéité et surprise ! De temps à autre, faites l'inattendu ! Cela mettra un peu de joie dans votre vie, et dans la leur ! Livrez-vous parfois à beaucoup d'indulgence et de complaisance attrapées dans le piège du bonheur ! Vous apprécierez l'indulgence et éprouverez la joie d'elle ! Riez - non, beaucoup ! La plupart des personnes sont trop sérieuses simplement ! Nous devons rire - non, beaucoup ! Apprenez à rire quotidiennement, même si vous devez apprendre à rire dans de mauvaises situations ! Cette vie doit être appréciée ! La prochaine sera moins drôle !

L’après-midi c’était des sortes d’ateliers en petits groupes, supposés convaincre le Piotr moyen de débourser 360$ pour assister avec 200 autres dépressifs à trois jours de séminaire d’amélioration de la vie. Si j’avais l’argent je le ferais, m’a dit Piotr en déballant sa pizza du soir. Il était très impressionné, tout plein d’enthousiasme, je me suis dit que ça allait encore mal finir. La proposition de Marie est tombée à pic : j’ai fait mes sacs en un quart d’heure et me voici avec le chat, mes chansons idiotes, des bouquins d’Henry Miller et assez de cassettes vidéos pour tenir un siège. Je crois que ça va aller.


21 déc. 2002
J’ai surpris tout à l’heure au café une scène étonnante : il y avait derrière moi un garçon au téléphone, il parlait fort mais c’était surtout son ton qui était bizarre, il disait oui et non comme dans une conversation, oui, oui, oui, non, oui, oui, non, oui, non, il épelait des noms propres, il prononçait des chiffres, d’une manière presque normale mais pas tout à fait, quelque chose clochait sans que je puisse déterminer exactement quoi. C'était long, à côté de lui sa copine s’ennuyait magnifiquement. Le garçon parlait toujours de la même manière, répétitive et désincarnée, affirmative et désaffectée, sans aucune vie, avec une sorte d’application détachée qui interdisait toute interprétation un peu certaine du code et du contexte de sa conversation  : j’ai d’abord pris cette froideur pour du sérieux, du professionnalisme, mais au bout d’un moment j’ai senti que ce n’était pas ça, c’était juste machinal. C’est là que j’ai compris qu’en fait il parlait à une machine, ça m’est apparu d’un coup : il réservait un billet d’avion sur un serveur vocal, il répondait à des questions enregistrées : sa façon de parler était en fait une sorte de communication parfaite, optimisée, parfaitement transparente. J’ai réalisé qu’un jour on parlerait tous comme ça et ça m’a fait ricaner.

 

23 déc. 2002
Je dois me rendre à l’évidence : mon séjour ici est un échec total. Je n’ai rien fait. Je n’ai rien vu. Je n’ai rien écrit. Je n’ai rencontré personne. Je n’ai pas entendu la force et la profonde ambiguïté d’un parler crépitant, tendre et cruel, d’un brio inouï. Je n’ai rien entendu. J’ai marché, marché, marché, j’ai parlé tout seul, je me suis raconté des histoires. Je ne me suis pas mélangé à la population. Je n’ai pas pris part au mouvement. Je n’ai pas fait de manœuvres d’introduction. Je n’ai pas cherché la camaraderie des garçons et filles superbement libres… Je n’ai pas raconté ma vie, mes projets, mes goûts, mes occupations. Je n’ai pas sauté dans les trains en marche. Je n’ai pas vu les énigmes, les confusions et les contradictions. Je n’ai pas senti le mouvement trépidant de la ville monstrueuse. Je n’ai pas trouvé le foyer en ébullition de toutes folies humaines. Je suis passé à côté de l’énorme aquarium glauque dans lequel d’innombrables poissons à l’appendice nasal hypertrophié s’entrechoquent indéfiniment au milieu d’un amoncellement de dépouilles marines. Je ne me suis pas immergé. Je n’ai pas trouvé la ville perdue, fraîchement enveloppée de mystères et de promesses. Je n’ai pas vu cette blessure qui l’a gardée alerte et vivante. Il n’y a pas d’ennui plus atroce que celui qui vous prend où tout semble vous l’interdire : car alors il devient coupable. Il ne faut pas fantasmer. Rien n’est plus bête qu’un fantasme. Henri Michaux : « New York est en ruine. Ce n’est pas que les constructions de bois et de béton aient changé le moins du monde, ce sont les visages de ses habitants qui sont en ruine. » Cette ville est maudite. Je ne reviendrai jamais.

24 déc. 2002
Je suis retourné l’autre soir à Tonic pour Merzbow : la musique était bonne mais au bout d’un certain temps de nouveau l’impression d’absurdité : c’est déjà étrange d’aller écouter de la musique avec des boules Quiès dans les oreilles (je n’étais pas prévenu, heureusement une bonne âme a pris pitié de mes tympans et m’en a offert une paire), mais à voir deux heures durant ces peut-être deux cents personnes debout qui contemplaient, comme hypnotisées, le Japonais parfaitement immobile derrière son laptop, une sorte de compassion insupportable m’a saisi et je ne suis pas resté. Ce soir c’est Noël et c’est encore plus triste peut-être pour les dans mon genre insensibles à la « magie » des vitrines et des baudruches géantes (Charlie Brown, Donald Duck, Pikatchu). Je vais quand même aller manger quelques huîtres en douce compagnie.


26 déc. 2002
Noël : rien à raconter sinon que j’ai fait la connaissance du SAMU new-yorkais. Le SAMU new-yorkais est composé de deux personnes, un gros Noir volubile et un petit brun plus jeune et mieux fait de sa personne. Pour rencontrer le SAMU new-yorkais il faut composer le 911 sur son téléphone. Le SAMU new-yorkais arrive dans les 10 minutes. Le SAMU new-yorkais ne s’appelle pas SAMU mais NYFD. Le SAMU new-yorkais prend la tension des dames défaillantes. Le SAMU new-yorkais est rassurant, aimable, parfois malicieux. Le SAMU new-yorkais a un camion rouge qui du 4ème étage fait très joli quand il neige sur Mott Street. Sa mission terminée, le SAMU new-yorkais repart vaillamment dans la neige dans le froid et fait de l’escalier un signe réconfortant de la main à l’intention des malades, un sourire plus charmeur pour les non-malades, et une moue de lassitude à l’intention de soi seul.


29 déc. 2002
J'étais à la messe de Noël ce matin à Harlem et c'était très joyeux, l'impression de quelque chose d'un peu plus réel de ce côté-ci de l'île - une ferveur comme jamais je n'en avais ressentie de ma vie. Mais quand même toujours le doute persiste, parfois je ne peux m'empêcher de me dire que ce sont tous des figurants payés pour me broyer la main dans la prière. Oh my. Je voudrais être riche et qu'on me fracasse la tête.


30 déc. 2002
J’ai assisté tout à l’heure à un filage de la pièce de Foreman qui commence la semaine prochaine. C’est dans le grenier de St.-Mark’s Church, scène minuscule, encombrement maximum, poupées style bergères Louis XV, cordes obliques tendues de mur à mur et de plancher à plafond et de mur à plancher et de meubles à plafond, perspectives fausses, niches arrières, lustres à perles, cartes à jouer géantes, tapis persan, échelles blanches et bleues, projecteur sur le public. Nombreuses rayures, cercles et cibles. Des yeux sont dessinés sur les murs, sur le sol, sur le plafond, comme des divinités dédoublées et louches. Les nains s’habillent de noir et de rouge, se maquillent et sourient bizarrement. Nains, pas de larmes ce soir ! hurle Foreman. L’Acteur Principal, bottes de mousquetaire, jabot, maquillage rouge, barbiche, costume doré à col rond, sourcil haut, un air de cartoon, va et vient sur deux mètres carrés. Des oiseaux picorent des horloges. Couronnes de fleurs blanches. Alphabet grec au mur avec des lettres manquantes. Statues de Chirico. Placards en formica. Foulards de bohémiens. Nez percés. Bonnets en balles de ping-pong. On imite le brouhaha du public. On ouvre un placard. Ça commence.

Je voulais faire un compte-rendu mais je m’arrête là, c’est trop difficile : l’impression d’un désordre inconscient extrême. Après le filage qui a duré une heure pile, Foreman a secoué la tête et a lancé à son assistant : Ce n’est pas possible. Il manque un acteur. Il faut un nain supplémentaire. J’ai cru que l’assistant allait s’évanouir. En sortant j’ai croisé deux des acteurs sur les marches, on aurait dit qu’ils venaient de sauter en parachute.


1 janv. 2003
Quel ennui, quelle affreuse nuit ! Je n’aurais jamais dû sortir de ma chambre. La soirée a commencé par un dîner français, sympathique, rien de spécial. Puis Claire m’a rejoint et nous avons migré sur le pont de Brooklyn pour contempler les feux d’artifices : rouge, vert, jaune, blanc. C’était gentil. Vers une heure nous nous sommes invités dans le loft d’un certain monsieur Delamour mais sa fête n’était pas éponyme. C’était même assez flippant. J’ai remarqué dans la cuisine l’intéressante photo d’un cervidé. Rien d’autre. Un type sous acide voulait absolument danser avec tout le monde et éclatait de rire à chaque instant, c’était fatigant. Au bout d’un moment nous nous sommes décidés à partir. Claire avait l’adresse et le mot de passe d’une autre fête dans le Meatpacking District, c’est une boîte qui ressemble à un immense appartement, louée pour l’occasion par une célébrité quelconque. On a passé d’abord beaucoup de temps dans des corridors surpeuplés en évitant des mains scélérates et en essayant de trouver le bar. Puis on est arrivé dans une assez grande salle pleine de bruit et de gens, projections vidéos basiques sur les murs, guirlandes et colifichets, musique années 80. Sur la scène minuscule dansait un petit groupe de gens ordinaires dont un type trapu en costume strict d’écolier anglais, cheveux blonds très courts. On le remarquait tout de suite. Il chantait en play-back toutes les chansons, il connaissait toutes les paroles, il ne ratait pas un mot. Très professionnel. N’était l’absence de micro on aurait vraiment pu le prendre pour le chanteur. Claire voulait absolument l’interviewer, évidemment je le lui ai déconseillé mais elle n’en a fait qu’à sa tête et m’a abandonné. Je suis alors monté sur la mezzanine, beaucoup plus calme avec de longs canapés de velours et des lampes à eau. Il y avait là deux filles en mini-shorts noirs si moulants qu’ils semblaient peints directement sur la peau. Elles étaient interrogées par un journaliste de Time Out qui faisait une enquête sur les nouvelles stratégies sexuelles 2003. A la question : Qu’est-ce qui vous excite vraiment ? la première a répondu : Toi, en avançant les lèvres et en faisant papillonner ses paupières ; la deuxième : Une lueur d’intelligence dans l’œil d’un policier. Les deux ont éclaté de rire et disparu dans un gros nuage de vulgarité épaisse. Tout seul dans un coin, un rouquin à tête de chien jouait de la flûte à bec. Je suis allé lui parler. Nous nous sommes découverts rapidement de nombreuses passions communes comme les oies sauvages, Robert Walser, la musique pour piano de Scelsi, les photos-satellite. Nous avons solennellement décidé de ne plus jamais nous quitter mais juste ensuite un grand vent irrésistible m’a entraîné vers une chambre à coucher attenante où un couturier très énorme et très connu enculait son mignon sur un lit d’au moins 4 mètres sur 4. C’était assez dégoûtant, d’autant qu’il n’échappait à personne que le mignon était beaucoup trop jeune et drogué comme un cheval de course. Des spectateurs étaient assis sur des coussins tout autour du lit, certains par moments s’exclamaient et faisaient des gestes comme des paris, d’autres chuchotaient entre eux, beaucoup semblaient carrément hypnotisés. Je n’ai pas bien saisi la situation. Plus tard, pas très loin, derrière une sorte de baignoire surdimensionnée, j’ai retrouvé Claire aux prises avec un acteur bodybuildé arborant une chevelure ne pouvant être qualifiée que par l’adjectif publicitaire. J’ai pris Claire par la taille, aussitôt l’acteur s’est auto-dissout dans l’air. Pour me remercier de mon geste chevaleresque, mon amie m’a alors offert une substance spéciale qui m’a rendu quelques facultés que je croyais définitivement perdues, comme celle de soutenir une conversation philosophique : j’ai ainsi répondu galamment à quelques questions sur le troisième genre de connaissance, après quoi je suis resté bloqué un bon quart d’heure sur un sosie de John Cale jeune qui dansait avec une distinction un peu raide en faisant vibrer une longue mèche blonde devant son œil droit. Il entrouvrait une bouche sensuelle à chaque fois que nos regards se croisaient. J’ai fini par m’apercevoir que sous sa mèche vibrante en fait il n’y avait pas d’œil mais une plaie relativement récente et bêtement ça m’a dérangé. Je suis retourné au bar et j’ai commandé un Perrier. Un metteur en scène étranger est venu me parler, Kristof quelque chose, je crois qu’il est biélorusse mais il parle un français parfait. Je le connais vaguement, je l’ai déjà croisé dans d’autres circonstances. Il a lancé l’an dernier un nouveau mouvement qu’il a nommé Le Théâtre Pitoyable. Il doit m’envoyer par email son manifeste, intitulé (en français) Vers un pauv’ théâtre. Il m’a expliqué avec beaucoup de confusion et de locutions latines qu’il s’agit, en bonne orthodoxie aristotélicienne, de provoquer la pitié des spectateurs par des actions lamentables : ce sera tellement nul que les gens auront pitié de nous, disait-il, l'air très content de lui. Et c’est ainsi, mutatis mutandis, que le théâtre retrouvera son antique fonction, celle de la ca-thar-sis. D’accord, mais pour la terreur ?, j’ai demandé. Il prévoit pour la terreur d’engager de faux commandos tchétchènes qui s’introduiront in situ dans les théâtres, tireront dans les plafonds, prononceront de longs discours coram populo et prendront le public en otage pendant 48 et 72 heures. A ce moment je me suis dit que j’ai bien fait de renoncer au terrorisme théâtral, ça commence à devenir une mode dangereuse. Il voulait me faire une démonstration mais je l’ai convaincu que non erat his locus. Ensuite j’avais définitivement perdu Claire, j’ai erré encore quelques heures dans les couloirs obscurs, de salle en salle et de temps en temps je voyais une lueur, j’entendais des rires stridents, je m’abouchais à des faces lisses, du bout des doigts je touchais des morceaux de corps, des cuisses noueuses, des torses doux comme des tissus synthétiques, des fesses calmement parfaites, et je me sentais peu à peu gagné par une consternation immense et irraisonnée. Je ne sais trop comment, je me suis finalement retrouvé dehors dans la rue au milieu des groupuscules joyeux, des files de taxis, des fumerolles new-yorkaises et des ivrognes étalés de long dans leur indignité. J’ai décidé de rentrer à pied en traversant la ville dans le sens de la largeur. Sur le pont de Williamsburg j’ai inventé une sorte de chanson militaire et je l’ai chantée à tue-tête pour moi tout seul. Il faisait un froid atroce.